Laurent Bizot: «On est financé par la communauté des gens qui payent à l’avance la récolte musicale de l’année»

Laurent Bizot, directeur de No Format
Johannesbourg, avril 2020

« Je suis établi à Johannesbourg depuis deux ans, Je dirige d’ici le label No Format qui a été créé à Paris en 2004. Dans ce cadre, je produis des disques bien sûr, mais aussi des tournées, des films, des documentaires. Notre spectre musical couvre les différentes régions monde.

Contrats de disques et redevance

J’ai été juriste chez Universal pendant huit ans. Quand j’ai créé mon label, j’ai voulu changer les règles. Tous les contrats en France sont basés sur le prix de gros d’un disque hors taxe (HT). Par prix de gros HT, on entend le prix d’un disque vendu à un détaillant. Pour schématiser, disons 10€. De ces 10€, il faut déduire grosso modo: 1,5 € à 2 € pour la fabrication (pour les vinyles c’est beaucoup plus), 1 €, soit 10% environ pour les droits des auteurs-compositeurs (ce qu’on appelle en France la SDRM), 2 à 3 € (soit 20 à 30%) pour le distributeur. Le total de ces frais s’élève donc à 50%. Sur les 50 % restant, le producteur garde 40% pour amortir ses frais de production et assurer la promotion du disque et verse 10%, soit 1 € à l’artiste.

A No Format, on a choisi de reprendre le modèle anglais du profit sharing, autrement dit le partage du profit. Dans ce système, le producteur se rembourse dans un premier temps son investissement, puis il partage avec l’artiste les rentrées complémentaires selon une clef de répartition à négocier. A No Format, on a choisi d’aller encore plus loin: on n’attend pas de se rembourser de nos frais de production pour partager avec l’artiste. A partir du moment où il y a 1 € qui rentre, on le partage avec l’artiste sur une répartition qui varie entre 40%/60% ou 50%/50%. Les avantages de ce système sont les suivants :

– La transparence. L’artiste sait où il en est dès que le premier Euro rentre.

– La simplicité. Il n’y a plus des contrats de 50 pages avec des abattements différents selon les territoires et les types de produits). Les décomptes et les négociations sont aussi beaucoup plus simples.

– La confiance. L’artiste qui connaît un petit peu le business se rend vite compte que c’est de loin le meilleur contrat qu’il aura vu dans sa carrière. Ce qui permet de développer une véritable collaboration entre l’artiste et le producteur.

Le pass no Format
Nous avons rapidement remarqué que certains de nos clients ne se contentaient pas d’acheter sur notre site un album de Blick Bassy ou de Mélissa Laveaux, mais achetaient dans la foulée 3 ou 4 autres albums. Une partie de notre public semblait donc enclin à suivre les aventures artistiques du label. A cela s’ajoutait le fait que les ventes physiques diminuaient, les ordinateurs n’avaient plus de lecteur CD, les magasins de disques disparaissent ou réduisaient leur choix.
Parallèlement les ventes digitales progressaient mais en partant d’un niveau tellement bas que cette progression ne suffisait pas à compenser la baisse des revenus liés au physique. Cette constatation date d’il y a dix ans mais elle perdure. Aujourd’hui, le nombres de personnes abonnées à une plateforme de streaming est en hausse, ce qui est encourageant, mais les revenus sont toujours ridicules.

Laurent Bizot

Je me suis alors inspiré de ce que proposaient alors dans la région parisienne certaines associations paysannes : la vente directe de paniers de légumes bio. Ce procédé permettait de proposer des produits de qualité que le consommateur achetait directement au producteur. De surcroît, l’achat ne se fait pas à l’unité, mais à l’année. On s’inscrit et on prépaie un panier par semaine. Une fois que le producteur a trouvé le nombre suffisant de consommateurs abonnés à l’année, il n’a plus à se soucier d’aller sur les marchés, il n’a plus à se préoccuper des invendus. Sa récolte est pré-vendue. Plutôt que de passer beaucoup de temps et d’argent à faire la promotion de nos disques, pourquoi ne pas rassembler nos clients intéressés par nos productions ? Une fois un certain nombre d’abonnés atteint, on n’aurait plus autant besoin de cette partie promotion/marketing pour rendre visible un projet. Il serait déjà préacheté par les gens qui ont envie d’écouter de la bonne musique !

Aujourd’hui, quelqu’un qui achète un pass No Format va recevoir pendant un an toutes nos productions: les disques, mais aussi livres, partitions ou sérigraphies qui accompagnent la sortie du disque. Tous les contenus et les à-côtés des albums font partie du « panier » de l’abonné. Le coût annuel de l’abonnement CD est de 50 €, celui de l’abonnement vinyle 100 € et celui de l’abonnement digital 40 €. En prime, les abonnés peuvent assister à des concerts acoustiques dans des lieux de petite taille (appartements ou galeries). Aujourd’hui nous avons à peu près 1000 abonnés. Le jour où on en aura 3000, on aura de quoi fonctionner pendant une année. Notre seul souci sera alors de satisfaire les gens qui nous ont fait confiance en produisant des bons albums. On sera alors financé par la communauté des gens qui ont payé à l’avance la récolte musicale de l’année.

l’interview est disponible en format podcast sur notre spotify: Still A-live campaign

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